Trop semblable à l’éclair, Terra ignota, Tome 1, d’Ada Palmer

Fiche

Titre : Trop semblable à l’éclair

Cycle : Terra Ignota, Tome 1

Auteur : Ada Palmer

Traducteur : Michelle Charrier

Editeur : Le Bélial

Genre : Science-fiction

Public cible principal : adulte

Notes de la bibliothécaire :

Le plus français des romans de SF américaine que j’ai jamais lu, l’ouvrage futuriste le plus XVIIIème siècle que je n’ai jamais tenu entre les mains : une saveur surprenante, comme la première fois qu’on goûte un plat sucré-salé.

[D’ailleurs, je me demande ce que ça fait de lire ce roman si on ne connait pas ou peu les philosophes français des Lumières. Sans connaître Voltaire, Rousseau, Diderot, Sade et les autres, sans connaître les évènements de cette époque, la lecture de ce roman doit constituée une expérience très différente de celle que j’ai eu. Et ceux qui les connaissent mieux que moi doivent également ressortir de ce texte en en ayant une vision différente.]

Jacques le Fataliste dans le monde des voitures volantes

L’histoire va nous être conté par Mycroft, humain réduit en esclavage en raison d’actes qu’il a commis, qui bénéficie d’un rapport privilégié, bien qu’à l’origine énigmatique, avec tous les grands de ce monde.

Et il va nous la raconter d’une manière peu commune : à la façon de Jacques le Fataliste, de Diderot. Jacques m’avait énormément énervé à une autre époque de ma vie. Il est également arrivé que Mycroft me tape sur le système. Je ne sais pas si le fait que le récit cherche volontairement à me faire ressentir ce genre de sentiment rend cela génial ou encore plus lourd à mes yeux… Sans doute un peu des deux.

Donc, ce style, ça ressemble à quoi ? Une langue vieillie, des digressions érudites ou personnelles, des redites, un narrateur qui s’adresse directement au lecteur, voire qui interagit avec une version de celui-ci tout droit sorti de son imagination et auquel il prête de nombreuses remarques et pensées. Entre connivence et manipulation.

La sensation la plus intéressante qu’a produit chez moi ce procédé, c’est un étrange sentiment de décalage temporel. Un homme de 2454 s’adresse à son lecteur potentiel, donc une personne vivant après 2454, en lui prêtant une manière spécifique de penser, dans un langage librement inspiré du XVIIIe siècle… Un plongeon dans l’abime du temps.

Par ailleurs, le choix de ce style littéraire est intrinsèquement lié au thème et aux évènements du livre…

D’ailleurs, de quoi ça cause Trop semblable à l’éclair ?

Dès le début, Mycroft nous annonce qu’il va nous parler de la fin d’un monde et du début d’un autre, le « renouveau abrupt de la philosophie du XVIIIe siècle ». Un programme ambitieux, donc, qui nous entraine tout d’abord sur deux chemins apparemment sans rapport l’un avec l’autre.

D’un côté, on découvre Bridger, un (grand) enfant capable de faire littéralement des miracles puisqu’il donne vie aux choses. Et cet être aux capacités divines, que Mycroft cache et protège, va rencontrer un sensayer : un guide spirituel et moral (une espèce d’hyper prêtre, aux larges connaissances religieuses et athées. On en reparle un peu plus tard. Promis).

De l’autre, on assiste aux début d’une enquête, une enquête portant sur le vol d’une liste, un classement de personnalités politiques, dont la disparition et la réapparition semble à même de troubler l’ordre d’un monde par ailleurs totalement pacifié…

Dans ce premier tome, c’est cette trame politico-policière qui est la plus développée. Mais ne vous attendez pas à des retournements de situation à répétition. Le récit se déroule sur une poignée de jours et, plus qu’une avancée dans le temps, c’est une avancée dans les profondeurs et les méandres de la politique. De la scène aux coulisses.

D’abord, on prend connaissance des différentes forces en présence. On découvre leur rôle dans la société, leur place politique, leur image médiatique. Puis, on s’approche un peu plus d’eux, on les voit à l’œuvre dans leurs tâches quotidienne. Puissants mais humains. Et enfin, cette image officielle se morcelle et cède la place à une connaissance plus intime des différents protagonistes, mettant à jour des rouages et des ficelles jusqu’alors invisibles. Car, comme le dit parfois Mycroft, les personnes réellement importantes, décisives, ne sont pas forcément sous les feux des projecteurs…

Qui est marionnette et qui est marionnettiste ? Une question qui me taraude toujours, même si j’ai quelques pistes…

Un monde post-Etat d’une complexité envoûtante et maîtrisée

Un des gros points forts du roman pour moi, c’est l’univers qu’il développe. Un monde où les Etats, dans la version géographique que nous connaissons, ont disparu, laissant place à des nationalités fluctuantes et choisies.

[J’avoue être un peu jalouse. Ça fait longtemps que j’ai envie de créer un monde post-étatique. Maintenant, mon imagination ne pourra plus s’y pencher sérieusement sans avoir en tête celui d’Ada Palmer !]

La majorité des gens appartiennent à une des sept Ruches, ces entités qui ont supplantées les États à un moment-clé de l’histoire. Chaque Ruche a son passé, son fonctionnement, ses lois, ses symboles de reconnaissance (vestimentaires, notamment),…

A l’intérieur des Ruches, les gens se réunissent au sein de bash, des groupes composés d’une dizaine d’individus environ, se rassemblant selon des critères d’affinités de leur choix et formant finalement une sorte de famille.

Une minorité d’humains n’appartiennent pas aux Ruches. En parallèle de ce système, il y a les hors-ruches, des personnes ayant décidé de vivre hors des lois, quelles qu’elles soient, et les Servants, des humains condamnés à l’esclavage pour racheter leurs crimes.

Cet univers est centré sur l’individu : c’est lui qui choisit sa Ruche, détermine son genre, définit ses croyances (pour ne citer que trois thèmes saillants du roman).

Du coup, les tabous de cette société ne correspondantes pas forcément aux nôtres.

La langue, marqueur social sensuel et intime

Le genre est considéré comme subversif, le « on » est censé remplacé le « elle » ou le « il ». Et l’utilisation d’un pronom genré est présentée comme subversive et sensuelle. [Remarque mineure : je ne sais pas quel pronom était utilisé en version originale, mais je crois que l’utilisation du « iel » en lieu en place du « on » aurait fluidifié ma lecture de cette traduction. Car mon cerveau traduisait ce « on » en « nous », ce qui, évidemment, était rarement en accord avec le message du texte.]

[Spoiler léger] Une société neutre, donc. Sauf que peu à peu, d’un glissement de Voltaire et Diderot à Sade, on découvre que la séduction et le sexe tiennent une place de choix dans la trame de cette histoire…

Outre cette histoire de pronom, le langue contient aussi en elle d’autres règles et d’autres tabous. L’anglais semble être la langue commune. Les autres langues ne servent qu’entre membres de bash, devenant une méthode de communication intime, personnelle, autant qu’un signe de reconnaissance.

Mycroft semble, de ce point de vue comme sur bien d’autres, hautement subversif car maîtrisant de très nombreuses langues, des langues qu’il n’est pas censé parler.

Pourquoi est-il devenu multilingue ? Mystère pour le moment. En effet, bien que très loquace, le babillard Mycroft sait garder ses secrets, botte en touche sur de nombreux sujets et minimise en permanence son rôle. J’imagine que les voiles tomberont dans les prochains tomes…

L’appartenance du religieux à la sphère la plus privée

Autre sujet dont l’importance est esquissée mais pas encore affirmée : la croyance.

Le fonctionnement religieux de cet univers est très intéressant. Le besoin humain de transcendance, de spiritualité, de réflexion philosophique n’est pas nié. Bien au contraire, le système social lui octroie une place centrale.

Mais la religion, en tant que pratique, en tant que base de constitution d’un groupe, est vue comme dangereuse, génératrice de violence et de haine. L’interdiction de partager une croyance commune est un principe fort, voire fondateur, à laquelle tous les humains, quelle que soit leur Ruche, se plie.

Comment concilier cette interdiction absolue tout en respectant ce besoin essentiel ? Grâce aux sensayers. Formés à toutes les croyances, les cultures et connaissances sur des sujets comme le but de la vie ou la mort et son impact, les sensayers animent régulièrement des discussions en tête-à-tête avec les personnes qui leurs sont assignées (et chaque personne bénéficie d’un sensayer).

Le sensayer ne doit pas imposer de système de pensées (et surtout pas le sien). Il pose des questions, propose des réponses et invite chacun à s’interroger lui-même sur ce qu’il pense profondément et pourquoi. Résultat (théorique) : chacun développe un système de croyances sur-mesure, qui n’appartient qu’à lui-même et qui, de ce fait, ne peut être partagé et diffusé.

Évidemment, comme les points précédemment relevés, la réalité ne semble pas aussi lisse que ça…

Au final, c’est bien ou pas ?

Ne peut-on juger d’une œuvre qu’en se positionnant sur le spectre du goût ? Je pense que non, mais je pense aussi que si tu lis ces quelques lignes, mes sentiments et mon ressenti t’intéressent.

Alors, ai-je aimé ce roman ? Je ne sais pas. Il m’a happé, fasciné. Marqué. Le nier serait mentir. J’ai trouvé son univers cohérent et bien construit, et j’ai tiré du plaisir à le découvrir et le comprendre.

Mais, ai-je aimé cette histoire ? Ses personnages ? Son style ? Tant de portes sont ouvertes, tant de questions posées, tant de secrets dissimulés… Je suis indécise sur mon ressenti.

En fait, le centre de mon interrogation concerne le tournant que prend la fin du roman. Coup de génie ou coup d’épée dans l’eau ? La suite sera décisive pour me forger un avis.

Car j’ai envie de connaître la suite.

Et en ça, Ada Palmer a déjà gagné.

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