Vie TM, Jean Baret

Fiche

Titre : Vie TM

Auteur : Jean Baret

Genre : Science-fiction, anticipation et dystopie

Public cible principal : adulte

Personnages : Sylvester Staline, dépressif d’appartement => ++

Intrigue : chaque jour, Sylvester Staline se lève, se connecte, travaille, parle à ses contacts et se suicide  => ++

Univers : désincarné. Chacun doit passer une partie de son temps à travailler, une autre à socialiser, une autre à s’amuser, et la dernière à aimer. Tout ça de manière parfaitement virtuelle. Ne vous inquiétez pas, les algorithmes s’occupent de tout => ++

Thèmes : Pourquoi la vie ? Pourquoi le travail ? Nihilisme et algorithmes => ++

Style : la vulgarité du quotidien, le froid des machines, sur fond de répétitives répétitions, d’humour grinçant et de néologismes bien dosés => +

Notes de la bibliothécaire :

Intro : mise au point et avertissement

Difficile pour moi de parler de ce roman sans divulgâcher des morceaux entiers de son intrigue. Je sais que certains n’aiment pas le divulgâchage. Mais il ne faudrait pas me confondre avec une blogueuse qui en a quelque chose à foutre.

Saches donc que plus tu avanceras dans la critique, plus tu en apprendras sur l’univers et l’intrigue de Vie TM.

Et en plus, j’ai énormément de choses à dire. Alors prends toi une boisson chaude pour tenir le coup. Ou prévois de revenir plusieurs fois sur cet article pour le parcourir en entier. Ou contente toi des intertitres. Ou pars à la recherche d’une critique plus courte (le réseau est à ton service, il devrait te trouver ça).

Dissection de l’univers et du personnage principal

Commençons par une petite description du monde dans lequel évolue le citoyen X23T800S13E616 (Sylvester Staline n’est que son pseudo) : il n’a que deux meubles, une cuve et une chaise, dans une pièce vide de 8m2, sans fenêtre (mais avec un placard). Outre ces meubles, il ne possède que deux objets : des lentilles et des prothèses auditives. Ah non, pardon, il a aussi des jouets sexuels (au fond du susmentionné placard). Et une arme à feu mortelle (qu’il utilise bien plus régulièrement que ses jouets sexuels).

La cuve de Sylvester rend sa vie saine et sans danger. La cuve le nourrit, le nettoie (y compris du peu d’excréments qu’il produit). Il y dort et elle prend soin de lui. La cuve va même jusqu’à le ressusciter après chacun de ses suicides.

Plus de faim, plus de maladie. Une vie très longue et en bonne santé. Saine et sans danger.

Chaque citoyen de ce monde vit une vie soigneusement compartimentée : 8h de travail par jour, 8h de sommeil par jour. Le reste du temps se partage entre amour, amitié et loisirs.

Parfait, n’est-ce pas ?

Visiblement pas suffisamment pour Sylvester, qui termine systématique ses journées en se tirant une balle dans la tête, plutôt que d’aller gentiment s’allonger dans sa cuve…

Pas de description détaillée des causes de ces suicides à répétition. On ne s’attarde pas outre mesure sur les états d’âme de Sylvester. Pourtant, chapitre après chapitre, on entrevoit le gouffre vide de sens qui absorbe le citoyen. Une vie de vacuité.

Pourquoi la vie ? Pourquoi la mort ?

Alors, qu’est-ce qui cloche dans la vie de Sylvester alors que tout le monde s’accorde à dire qu’elle est trop clic-clic ?

L’absence de relation. Certes, il y a des temps dédiés à l’amour et à l’amitié. Mais, en guise d’amitié, on paye des sessions d’une heure avec des personnes ayant comme source de revenu secondaire d’être des amis. L’amour ne se compose que de sexualité. Quant aux contacts, ces milliers de gens avec qui nous sommes liés sur les réseaux sociaux, on n’échange avec eux que des banalités : des compliments sur les derniers vêtements et décors numériques achetés, des vidéos rigolotes et des partouzes régulières.

Un travail sans objet. Sylvester passe huit heures par jour à tourner des cubes et à les faire changer de couleurs. Intellectuellement stimulant, n’est-il pas ? Un bullshit job, à l’allure purement occupationnelle, vain, vide de sens comme de contact social. Ici, le travail est une fin en soi. Il faut travailler, alors Sylvester travaille, quand bien même ce travail n’apporte pas le moindre bienfait à qui que ce soit. Et Sylvester s’interroge. A quoi ça sert ? Quelle est l’utilité de cette activité ? A qui bénéficie-t-elle ? Personne n’est en mesure de lui offrir des réponses, pas même les algorithmes qui dirigent son monde.

De toute façon, d’une manière générale, Sylvester se pose trop de question pour son propre bien. Il veut savoir où il vit, qui le gouverne ou encore quelles sont les dernières actualités. Mais il va se confronter à plusieurs problèmes : son incapacité à se concentrer sur le même sujet plus de quelques minutes d’affilée, son incapacité à effectuer une recherche efficace (ah ! Le manque d’éducation aux médias et à l’information…) et son incapacité à comprendre le langage (parfois pour le moins cryptique) des algorithmes.

C’est idiot de se poser toutes ces questions et de ne trouver aucune réponse. De se rendre malade. Alors que tout est calculé pour qu’il soit heureux. Bref, Sylvester Staline ploie l’échine, courbe le dos sous la routine boulot-loisirs-dodo.

Une société du divertissement et de l’instantané

Les autres citoyens sont heureux de leur accès illimité à des divertissements tellement divers et variés qu’en dresser une liste semble impossible.

On peut regarder les sexfies disponibles sur le réseau. Danser dans des boîtes de nuit infinies. Voir tout un tas de vidéos rigolotes (et souvent sexuelles). Pourtant, rien de nouveau n’est réellement créer. On peut certes mettre en scène et filmer ses performances sexuelles. Mais sinon, tous les autres contenus sont des versions écourtées ou remixées d’œuvres déjà existantes, certainement générées automatiquement. Les formats sont courts, le montage épileptique. Même les documentaires sont avant tout des divertissements qui vulgarisent à l’excès sans jamais approfondir ou apporter un point de vue critique. Une extrapolation à peine caricaturale des vidéos partagés et consommés d’aujourd’hui.

Pas de réflexion. Les citoyens n’en ont pas l’habitude et la moindre pensée construite les épuise (en tout cas, c’est ce qu’on peut déduire des remarques de l’ami de Sylvester sur la difficulté de tenir une conversation avec lui). Et pas de création non plus. Les citoyens considèrent que l’humanité a atteint son apogée, sa fin, son aboutissement. Rien n’a besoin d’être créé car tout existe déjà, quelque part sur le réseau. Tous les chefs d’œuvre appartiennent au passé (et peuvent être réduits à des résumés de moins de trois minutes). Et puis, de toute façon, les cerveaux sont tellement sollicités qu’ils n’ont plus le temps d’avoir de l’imagination…

Car ce monde est le royaume de la surcharge informationnelle. Une civilisation de l’instantané et du temps de cerveau disponible. L’attention des citoyens est noyée en permanence sous des messages intempestifs et envahissants. Une vie réduite à une succession de stimuli. Plus d’informations, que de la publicité. Plus de contenu, que des slogans. Impossible de faire la moindre activité sans être interrompu par des centaines de notifications. Ça clignote dans tous les coins. Difficiles de ne pas céder à au moins l’un d’entre eux…

Alors on zappe en permanence, on guette la nouvelle tendance. Les cerveaux hyperactifs et surmenés ne créent plus, ne pensent plus, ne rêvent plus, ne se souviennent plus. Seul existe l’instant présent, annihilant toute mémoire et tout futur.

Ainsi s’éteint la créativité, sous une pluie de like.

A chacun sa voie : la grande décision de Sylvester

Rapidement, un évènement va bouleverser le quotidien bien huilé de Sylvester. Les algorithmes, inquiets de ses suicides à répétition, lui enjoignent avec beaucoup d’insistance de se soigner. Mais Sylvester s’en fout. Face à la pression des algos, il laisse le hasard choisir la voie à suivre dans une scène absolument surréaliste (mais est-ce réellement le hasard, ou une décision des algos ?). Il se retrouve inscrit à un séminaire nihiliste.

Ses cours sont aussi pauvres et inconsistants que le reste de l’univers de Sylvester. Pour prouver son apprentissage, Sylvester n’a qu’une chose à faire, répéter une phrase, du genre « Dieu n’existe pas ».

Dans le monde de Sylvester, psy, religion et philosophie sont sur le même niveau. Rien n’est sacré au niveau de la société. On peut être croyant, mais cela reste à un niveau purement individuel, personnel. Rien n’a de vocation universelle.

La docilité de Sylvester est récompensé. Il débloque un achèvement parce qu’il dit avoir peur de mourir, un autre parce qu’il obtient le grade de nihiliste de niveau un. Et à chaque achèvement, ses contacts le félicitent chaleureusement. Car achèvement = félicitations, un automatisme social bien ancré. Le décalage grinçant entre ce que vit Sylvester et les réactions de ses contacts est délicieux. Une forme d’humour acide qui imprègne chaque page de Vie TM.

Et Sylvester va aller jusqu’au bout de cette idéologie qu’il n’a pas choisi en décidant de se faire prophète…

Une décision dont il va rapidement se faire déposséder par les algorithmes.

Une doctrine que beaucoup vont suivre, sans doute sans en mesurer les implications, car tout n’est que divertissement, rien n’a de conséquence…

Au final, une vision pessimiste et originale de la rébellion. Le héros ne sort pas de l’environnement virtuel qu’il exècre (en tout cas pas de lui-même), il ne recrute pas lui-même ses disciples et il n’a pas de plan d’actions ou d’objectif à défendre. Il se laisse porter par les algorithmes qui l’entourent et dont il souhaite pourtant se débarasser (sans savoir comment, évidemment).

Les algorithmes rêvent-ils d’humains numériques ?

Les algorithmes poussent Sylvester à suivre sa voie de prophète nihiliste. Ils lui octroient une autorisation administrative pour la détention de son arme à feu. Les programmes créent même un nouveau programme pour diffuser la bonne parole nihiliste et la révolution anti-algo. Pourquoi font-ils ça ? Alors qu’ils pourraient tout simplement bourrés Sylvester d’anti-dépresseurs…

Les algo ont-ils calculés l’impact possible de leurs actes et de ceux de Sylvester sur leur monde et leur existence ? Sont-ils eux-mêmes nihilistes ? Auto-destructeur ? Les algos ont-ils un instinct de survie ?

Ont-ils un objectif en vue, nécessitant l’apparition d’un prophète nihiliste ? Un objectif au profit de l’humanité ? Ou cherchent-ils au contraire à se défaire d’elle ?

Ont-ils l’impression de répondre à leur programmation et d’aider Sylvester ou d’autres citoyens en permettant aux évènements de se dérouler comme ils se déroulent ? Peut-être agissent-ils simplement en fonction de leur code, répondant autant que faire se peut aux désirs des humains, quitte à les prendre au pied de la lettre. Car après tout, ils ont été créés afin d’améliorer les conditions de vie des humains, leur bien-être, leur santé, leur sécurité, même si cela signifie de les maintenir dans une vie vide de sens. Et peut-être ont-ils compris que cette vie parfaite était néfaste pour une partie de l’humanité ?

Peut-être n’en ont-ils tout simplement rien à foutre.

Où j’en ai plus rien foutre : discussion sur le dénouement

Alors là, maintenant, je vais parler de la fin du roman. Le spoil ultime !

La fin du dernier chapitre est identique à la fin du premier chapitre. En un peu plus définitif.

La fin n’est donc pas une fin ouverte. Du tout. Pourtant, elle fait naître en moi de très nombreuses interrogations et pistes de continuité.

Les algorithmes se rendent-ils comptent qu’ils condamnent des humains à mort en les privant de leur accès à la technologie ? Fonts-ils cela sciemment ou non ?

Et est-ce que cette situation s’est déjà produite ? Peut-être est-ce une forme de soupape de sécurité qu’utilisent régulièrement les algorithmes pour se débarrasser des éléments perturbants le système. Une sorte de nettoyage interne. Ou d’élimination de moutons noirs du troupeau (les humains formant le cheptel des IA ? Des animaux sélectionnés, domestiqués et élevés… mais dans quel but ?)

Est-ce que l’ami et les contacts de Sylvester vont se rendre compte de son absence ? Combien de personnes ont été déconnectées du réseau ? Le nombre de déconnexion est-il suffisamment important pour que les connectés se rendent compte qu’il y a des absents ? Voire pour impacter le fonctionnement du système ? Où la disparition simultanée de peut-être plusieurs milliers de personnes ne constituera-t-elle qu’une anecdote vite noyée dans le flot des nouveautés ?

Et les autres déconnectés, les fidèles nihilistes, que vont-ils devenir ? Vont-ils tous mourir de faim et de soif, seuls, enfermés dans leur appartement respectif ? Vont-ils réussir à survivre ? Et s’ils survivent, que vont-ils faire ? Certains vont-ils réussir à se ressembler, à créer une nouvelle société ? Vont-ils continuer la révolte contre les algorithmes ? Là encore, les algorithmes voulaient-ils aboutir à ce résultat ? Dans ce cas, pourquoi ?

Et puis V., l’apôtre algorithmique de Sylvester ? Continue-t-il d’errer et de parasiter les citoyens ou a-t-il disparu avec l’accomplissement de sa mission (qui est de… je ne suis pas bien sûre, en fait) ?

Conclusion : j’aimerais en dire encore plus…

Il y a encore plein de choses potentielles à dire. Je pourrais vous parler des enfants, les seuls humains semblant avoir besoin de présence humaine. Mais je n’ai pas envie de développer ce point, alors je me contenterais de l’évoquer dans la phrase précédente et basta ! J’aurais aussi pu parler de la manière dont le rôle de prophète est incorporé par les algorithmes à la vie de Sylvester. Décrire le malaise que j’ai ressenti en lisant la description de tous ces corps seuls dans des petits appartements vides. Ou encore ergoter sur la sortie à l’extérieur de Sylvester, qui, pour une fois dans une dystopie, ne constitue pas une échappatoire pour le personnage principal.

Mais je vais arrêter là, pour le moment, le cours de mes pensées et cet article fleuve…

Avis :

Un court roman, absurde et acide, au contenu dense et intéressant : j’ai beaucoup aimé.

Et cette fin !…

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